Les femmes face au djihad : l’idéologie plus forte que la raison

Issues de toutes origines sociales, les Françaises sont nombreuses à rejoindre la Syrie. Si l’aide humanitaire attire  ces jeunes femmes, la dure réalité les rattrape une fois sur place. Prises au piège, elles sont très peu à revenir.

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Extrait du film « Le ciel attendra » de Marie-Castille Mention-Schaar.

En mai 2016, les femmes représentaient 38% des Français partis en Syrie et en Irak. Peu concernées par le combat sur place, ces candidates au djihad ont avant tout un rôle de mères au foyer lorsqu’elles se rendent sur le territoire du groupe islamique. Recrutées jeunes et de préférence célibataires, elles sont très rapidement embrigadées grâce à une propagande ciblée. « Contrairement à l’image répandue, celles qui rejoignent Daesh ne sont pas des femmes naïves à la recherche du prince charmant. décrypte Armelle Chopart, chercheuse spécialiste de la question des femmes et du djihad Ce sont des personnes en quête d’identité et de spiritualité. Elles ont aussi la volonté d’agir et de se rendre utile. C’est sur ce critère que les recruteurs font leur propagande, en proposant aux femmes de venir apporter une aide humanitaire ». Laura Passoni fait partie de ces femmes qui ont cédé à la tentation de Daesh il y a maintenant deux ans. Aujourd’hui elle est l’une des rares qui sont revenues. Pour faire connaître son histoire et sensibiliser les jeunes femmes, elle a écrit le livre « Au cœur de Daesh avec mon fils » aux éditions «La boîte de Pandore ». « Mon compagnon, et père de mon premier enfant, nous a abandonnés du jour au lendemain. Je suis tombée dans la dépression, j’étais dans un réel état de faiblesse et je me suis réfugiée dans l’Islam, auquel je m’étais convertie à l’âge de 16 ans, témoigne la mère de famille à lors d’un échange de mails. A ce moment-là, je me disais qu’il n’y avait que la religion qui pouvait me sauver et me sortir de mon malheur. J’ai rencontré un homme sur internet, on a commencé à se parler, puis se voir à Bruxelles. Il me disait que je ferais mieux de partir pour la Syrie, que je pourrais y être infirmière et aider le peuple syrien et que je pourrais vivre ma religion plus facilement… »

Les discours de propagande de Daesh fonctionnent au cas par cas et les approches sont très personnalisées. « Les jeunes femmes sont en contact permanant avec l’homme qui les recrute. Ainsi les choses peuvent aller très vite entre la prise de contact et le départ réel, vers la Syrie », affirme Armelle Chopart.

Des départs qui peuvent toucher n’importe qui

La diversité des profils démontre qu’il n’y a pas vraiment de critères sociaux favorisant ces départs volontaires. « Le ciel attendra » film de Marie-Castille Mention-Schaar a voulu mettre en lumière cette problématique à travers l’histoire de deux adolescentes d’origine française issues de milieux plutôt favorisés. Sur des temporalités différentes elles vont vivre l’embrigadement de Daesh, jusqu’à planifier leur départ vers la Syrie. Présente à l’avant première à Tours, la réalisatrice a évoqué la nécessité de ce film. « En voyant que 40% des adolescents radicalisés sont des filles, je me suis véritablement questionnée… J’avais cette impression que les médias parlaient surtout des garçons, d’où mon envie de construire une histoire autour des jeunes filles. Il y a un aspect irrationnel dans ces départs en Syrie… J’avais envie de comprendre et de me mettre à leur place»

Les rendez-vous de l’histoire de Blois ont consacrés plusieurs conférences sur le thème du départ au djihad, dont l’une spécialement dédiée aux femmes. « Encore aujourd’hui on est dans une société qui a un regard misogyne vis-à-vis des femmes attirées par le djihad, explique Wassim Nasr, djihadologue et journaliste à France 24. On les voit comme des êtres qui subissent les décisions d’un homme. Or dans tout mouvement révolutionnaire, les femmes ont un rôle primordial ». Que ce soit dans la logistique des attaques terroristes ou dans une stratégie de diversion, les femmes sont bien présentes. « Elles interviennent même dans le processus d’embrigadement, car généralement elles ont de meilleures connaissances religieuses que les hommes. Les femmes qui partent endossent un statut supérieur à celui qu’elles ont dans leur propre société, et c’est un sentiment de valorisation » poursuit Wassim Nasr.

Déterminées, elle se sacrifient pour Daesh

Celles qui rejoignent Daesh acquièrent donc un statut social particulier, c’est aussi ce que démontre Fatima Lanhait, consultante sur la question : « La majorité de celles qui partent n’ont pas l’ambition de revenir, c’est pour elles une forme de rébellion vis-à-vis de leur origine social. Ce sont des femmes qui prennent leurs décisions, elles se responsabilisent en quelques sortes. Dans l’idéologie de Daesh, le rôle de mère est extrêmement valorisé. » Ces femmes font de véritables sacrifices en épousant un homme qui s’apprête à mourir en martyr et en mettant au monde de futurs soldats. Certaines endossent ce rôle avec fierté et n’hésitent pas à faire parler d’elles sur les réseaux sociaux. « Les plus déterminées sont possédées par un désir de s’offrir et sont prêtes à aller jusqu’à l’horreur. C’est comme une forme de jouissance mortifère » décrypte le psychanalyste Fethi Benslama.

 «En Syrie, j’ai vite constaté que tout ce qu’on m’avait dit était faux. Mon quotidien se résumait à m’occuper de mon fils, faire le ménage et la cuisine.» – Larura Passoni, auteur d’Au coeur de Daesh avec mon fils.

Certaines femmes n’ont pas conscience du sacrifice qu’elles font avant de se rendre sur les terres de Daesh. C’est le cas de Laura Passoni, cette Belge qui en 2014 décide de partir rejoindre un djihadiste qu’elle a rencontré sur internet, à la suite d’une déception amoureuse. « On me montrait des vidéos de propagande dans lesquelles on voyait des femmes qui allaient au marché, des enfants qui allaient à l’école. » Très rapidement elle va découvrir la rude réalité du terrain. « En Syrie, j’ai vite constaté que tout ce qu’on m’avait dit était faux. Mon quotidien se résumait à m’occuper de mon fils, faire le ménage et la cuisine. La finalité là-bas en tant que femme, c’est de procréer pour offrir à Daesh une continuité, une descendance. Rien d’autre. Nous n’avons pas le droit, ni de sortir, ni de décider de quoi que ce soit. »

Si le témoignage de Laura Passoni est audible aujourd’hui c’est parce qu’elle est parvenue à s’enfuir de la Syrie avec son fils et son mari. Condamnée à trois ans de prisons en Belgique, elle a tenu à publier son livre, « au cœur de Daesh ». Pour elle, la publication de ce livre lui permet de se soulager d’un poids et d’apporter son aide aux autres filles tentées par l’Etat Islamique. « Je me dis que comme je l’ai vécu, ma parole aura du sens pour ces jeunes filles. J’espère en faire réfléchir plus d’une pour les dissuader de partir ou de faire des attentats. Ce livre est important pour moi, c’est une façon de me racheter et de dire à ces filles de ne pas faire la même erreur que moi. »

 

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